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« Comment peut-on être écrivain ? »

Myriam Gallot

novembre 2007

« Comment peut-on être écrivain ? » me demandent d’imaginaires Persans débarqués chez moi une matinée d’automne et me découvrant penchée sur ma table de travail, m’échinant à aligner quelques mots formant phrase sensée1. Me voilà bien embarrassée à tenter de leur formuler une réponse un tant soit peu cohérente, et qui satisfasse leur besoin de comprendre.

Au départ, rien ne semble prédisposer à écrire. Nombreux sont les obstacles de l’apprenti-écrivain – expression d’ailleurs pléonasme puisque l’écrivain est toujours en recherche, et donc perpétuellement en apprentissages. Se mettre à écrire ne va pas de soi, et est une activité bien étrange qui mérite sans doute que le Persan l’interroge. Et l’écrivain lui-même, sans cesse, se pose cette question, qui ne vient jamais sans sa siamoise : « pourquoi être écrivain ? »

Julien Gracq2 donne cette définition de l’écrivain :

Ecrivain : quelqu’un qui croit sentir que quelque chose, par moments, demande à acquérir par son entremise le genre d’existence que donne le langage.

Faire exister ce qui autrement resterait indéfiniment dans les limbes, et peut-être même serait perdu pour toujours, telle est la tâche illimitée que je me fixe, moi qui cherche à écrire. Obsession toute proustienne de compenser la perte ? Sans doute. Car il ne répond à aucune nécessité sociale, ni aucune nécessité économique, celui qui écrit, mais à une nécessité toute intérieure, impérieuse, une nécessité de toute une vie, sans objectif précis ni ligne d’arrivée, une tension personnelle, besoin d’exprimer, avec pourtant la conscience permanente que « le ciel est sans fin, et [qu’] il n’y a pas les mots. »3

***

Quelle légitimité est celle de celui qui écrit ? Il n’existe pas de diplôme, pas de formation d’écrivain (en France, du moins). Est écrivain celui qui a déjà écrit, publié, celui qui est lu. Qu’en est-il de celui qui commence à écrire ? A quel moment peut-il, comme un médecin ou un avocat, visser sa plaque (imaginaire) au bas de son immeuble et revendiquer, dire : « je suis écrivain » ?

Pas de formation, non. Et je dirais même que c’est encore pire quand l’apprenti écrivain est passé par le circuit universitaire, les études de Lettres, quand il est agrégé, normalien, docteur es Lettres, ou – cas plus désespéré encore- tout cela à la fois. Car le lettré s’est acquis une légitimité dans le discours critique, le discours sur. Quand il commence à prendre la plume pour créer, imaginer, un surmoi énorme l’observe, le décourage, le juge et lui déconseille de se perdre dans des propos si (au choix) banals, convenus, déjà vus, insuffisants, mal écrits, des personnages (au choix) creux, sans profondeur, maladroits, peu crédibles. D’où lui vient la prétention d’écrire en son nom propre, de dire à la face du monde : ce que je pense et imagine mérite d’être porté à la connaissance de tous ? Il est terrible le regard de censeur du diplômé universitaire, le scalpel auto-castrateur affûté par des années de lecture et des heures de colloques et journées d’étude. Car qui suis-je, moi, pour oser écrire après Dostoïevski, après Goethe, après Marguerite Duras ?

Je devrais dire, pour moi qui suis française, surtout Marguerite Duras. Le roman du XXème siècle, le nouveau roman, en proclamant la méfiance réciproque entre l’écrivain et son lecteur, a brisé les ailes de générations de romanciers, jetant en pâture leur maigre légitimité à la (post)modernité. Méfiance, tel est devenu le maître-mot, méfiance vis-à-vis du récit, de la fiction, toujours tellement arbitraire, et ces horribles tours de passe-passe du romancier qui ose encore écrire : « la marquise sortit à 5 heures »4. Quel benêt celui qui croit encore au roman et en ses capacités à dire le monde ! Ainsi privé de son fond, le roman n’est plus lors que le refuge des forçats de la forme. Devant la multiplicité des choix, l’infinité d’histoires possibles, on reste comme un démiurge hébété, dans l’impossibilité de trancher et de nous lancer, haut les cœurs, dans un récit. Et l’on comprend très bien pourquoi, lestés de cet héritage inhibiteur, de nombreux romanciers français se sont fourvoyés dans le roman vide, le roman diamant formel dépouillé de substance, et in fine le roman que plus personne ne lit. Au nom de cette méfiance, on a collectivement éviscéré le roman, et par là même le romancier, réduit à produite cette « littérature sans estomac » dont parle Pierre Jourde dans un pamphlet particulièrement virulent du même nom.

Heureusement, loin de nos querelles franco-françaises, à l’abri des foudres des intellectuels et du mépris des modernes, des romanciers ont continué à écrire parce qu’ils avaient quelque chose à dire. Ils sont américains, chiliens, coréens, égyptiens. Et il ne nous reste plus qu’à mettre nos pas dans les leurs, et à reprendre confiance pour surmonter nos blocages. Si l’on écrit, c’est que l’on croit qu’écrire peut nous aider à formuler le monde, à mettre en mots et à comprendre. C’est, tout bêtement, que l’on porte quelque chose de trop compliqué pour l’exprimer simplement, et dont seule la littérature permet de dessiner le contour, sans chercher à résoudre les problèmes, à répondre aux questions. Ecrire, c’est s’autoriser à ne pas avoir les réponses et à poser tout de même les questions, dans leur éclatante violence, sous leur jour le plus concret. Et ces questions n’ont jamais été posées, puisqu’elles sont celles de notre monde contemporain, sans cesse mouvant, elle nous sont absolument indispensables pour vivre, et aucun romancier du passé, même le plus doué, le plus génial, ne pourra se faire la chambre de résonance de notre actualité, satisfaire à notre urgence vitale.

***

Le Persan, j’en suis intimement persuadée, ne serait pas satisfait de ma réponse. Sans doute ne comprendrait-il pas qu’on consacre temps et force vitale à une activité qui semble si sujette à caution, coûte tant de sueur et de récriminations et ne nourrit que rarement son homme. Alors, loin des grandes phrases, il ne me resterait plus que cette justification modeste : j’écris parce que je ne sais pas faire autrement, parce que je ne sais pas dire autrement. Maladroite à l’oral, introvertie, je ne trouve les mots que dans le silence du tête à tête avec moi-même, en différé. J’écris parce que c’est ma manière d’être au monde, ce que personne, jamais, ne pourra récuser.


1. Voir Les lettres persanes de Montesquieu (« comment peut-on être Persan ? »).

2. Dans En lisant en écrivant.

3. Hubert Mingarelli, Quatre soldats.

4. Selon le célèbre mot de Paul Valéry : cette phrase, stéréotype du mauvais début de roman, exprime le mépris de l’art romanesque et de ses ficelles.