Le 11 septembre 2007, je me suis rendue avec David Olivier à la conférence « La dictature du beau - Le corps en miettes: un nouveau dualisme? » tenue par Michela Marzano à la Médiathèque du Bachut, à Lyon.
Nous étions intéressés par le thème de la conférence et nous nous sommes dit que cette philosophe, qui s'occupe (selon ses mots) de l'« éthique du corps », aurait pu être un contact intéressant relativement au débat sur la question animale.
Malheureusement, non seulement Michela Marzano n'a pas été disponibile pour débattre des implications de son discours sur le corps par rapport à la question animale, mais elle a censuré ce point de vue dont elle n'avait pas envie de discuter en encourageant une attitude hostile de la part des organisateurs et d'une partie du public.
Suite à cet incident disagréable, je lui ai envoyé un mail avec les questions dont j'aurais voulu débattre avec elle en public, et j'ai envoyé un mail de protestation à la Bibliothèque municipale de Lyon. Les deux messages sont reproduits ci-dessous. Je n'ai reçu aucune réponse.
Madame,
Voici les questions dont vos gardes du... corps m'ont empêché de débattre avec vous après la conférence que vous avez donnée à la Bibliothèque du 8ème arrondissement de Lyon le 11/09/2007. Je vous fais savoir que j'ai mis le présent message dans mon site personnel et que je l'enverrai à une revue qui s'occupe de la question animale en en demandant la publication.
Tous les êtres vivants ne sont pas des corps. Nous ne disons pas que les plantes ont un corps. Nous disons que les animaux ont un corps. Or les animaux sont humains et non humains. Je m'attendrais qu'un philosophe qui travaille sur « le corps » n'ignore pas la question des corps non humains.
Pourtant, quand on vous a demandé votre opinion sur les corps non humains vous avez répondu que vous ne vous occupez pas de la question, que vous ne vous intéressez qu'au corps des humains - ou de l'« Homme », comme vous l'avez dit plusieurs fois, comme si les femmes n'existaient pas (d'ailleurs, dans cette affreuse habitude d'invisibiliser les femmes dans le discours, vous êtes en bonne compagnie...). Face à une telle réponse, on a bel et bien le droit de vous demander pourquoi vous ne vous intéressez qu'au corps humain et pourquoi celui-ci vous semble tellement plus digne d'attention que le corps non humain. Mais ce qui est le plus important est que votre réponse était mensongère: vous avez bien posé implicitement la question des corps non humains lorsque, pendant votre conférence, vous avez fait une distinction entre le « corps fait de chair », qui serait habité par un Sujet, et le « corps fait de viande », rien de plus qu'un Objet (ce dernier serait, bien sûr, le corps des non-humains).
Et alors, pour que votre discours ne soit pas creux, il faut bien que vous expliquiez les bases cette distinction. Je me doute que vous rencontrez le plus souvent des gens qui ne sont intéressé qu'à eux-mêmes et qui ne vous posent pas de questions sur votre choix d'invisibiliser les corps des autres. Mais il existe aussi des humains qui s'intéressent aux corps animaux en géneral, à la question de l'animalité humaine et non humaine, au rapport entre les humains et les non humains, à la place que les humains imposent aux non humains dans la société humaine. En tant que philosophe qui s'interroge sur le corps, vous devez une réponse réelle à ces personnes.
D'abord, vous avez essayé de dire que l'animal est une présence « problématique », « intermédiaire »: ce qui équivaut à se contenter d'affirmer qu'il y a encore de gros problèmes dans la détermination de certaines notions qui sont centrales pour l'existence humaine, comme la sensibilité, l'expérience, la conscience, l'intelligence, les émotions des humains; faits « psychologiques » qui sont incarnés dans un corps biologique que les humains ont en commun avec beaucoup d'animaux non humains. (Au cas où vous auriez envie de lire un bout de philosophie d'avant « Jeune et jolie », je vous conseille vivement la lecture de l'article « Rorarius » dans le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle: ce grand savant y critiquait justement l'idée que les animaux seraient des êtres « intermédiaires », en analysant la notion d'âme sensitive - animale - que les aristotéliciens concevaient comme un être « mitoyen » entre la matière et l'esprit, notion dépourvue évidemment de toute logique).
Après cela, vous vous êtes accrochée à des notions comme la cruauté et la capacité de produire des métaphores, qui seraient des « privilèges » humains. Tout d'abord, madame, j'aimerais connaître les sources scientifiques des affirmations que vous faites sur les animaux non humains; je suis philosophe de formation et je sais par expérience que la plupart des philosophes d'aujourd'hui se délectent d'un concept d'« animal » complètement abstrait qu'ils réçoivent de la tradition philosophique précedente, un concept qui n'a rien à voir avec ce que la science d'aujourd'hui nous apprend sur les animaux réels, mais qui est bien sûr très utile pour flatter la vanité humaine. Vous avez dit: « je n'ai jamais vu un animal qui produit des métaphores »: permettez-moi de douter, madame, que votre expérience des animaux soit assez vaste pour qu'on la considère scientifiquement notable.
Mais surtout, madame, il faut expliquer la raison pour laquelle être cruel ou produire des métaphores seraient des capacités marquantes dans la constrution d'un discours éthique. Vous aviez l'air de sous-entendre qu'elles le seraient: pourquoi? Que pensez-vous des humain-e-s qui ne sont pas cruel-le-s ou qui n'ont jamais produit de métaphores dans leur vie? Ils/elles n'auraient pas le droit à une considération éthique? Est-ce que c'est la production des métaphores qui fait d'un individu un Sujet? Pourquoi?
Dans votre tentative maladroite et désesperée de vous débarasser d'une question à laquelle vous n'arriviez pas à donner de réponses concrètes, vous avez pourtant dit une chose sensée: vous avez dit que vous êtes convaincue que les animaux ressentent les choses. Eh bien, un corps qui ressent les choses ne serait-il pas un Sujet? Ressentir les choses est la condition nécessaire et suffisante pour avoir une expérience de la réalité, pour avoir une conscience de soi et des autres, pour connaître les choses. Ressentir les choses est bel et bien le fait marquant pour établir qu'un corps englobe un Sujet. Donc, madame, vous aviez la réponse et vous ne vous en êtes pas aperçue...
Quelques dernières remarques. Outre à la question des corps non humains, il y avait d'autres grands absents dans votre discours. Notamment, la question du corps qui travaille. De l'appropriation de la vie du Sujet par la force de son corps, par ses fonctions biologiques, ce qui concerne spécialement les femmes et les animaux non humains. C'est une question sur laquelle je suis en train de travailler, mais je n'ai aucune envie de partager mes réflexions avec vous. D'ailleurs, j'ai l'impression que vous êtes davantage intéressée par la promotion de vos livres que par l'échange.
Il ne suffit pas d'une ovation de la part d'un public non spécialisé pour masquer un insuccès dialectique. Vous avez nourri et toléré la volonté d'une partie de la salle d'empêcher le débat et d'humilier les personnes en désaccord avec vous. D'ailleurs, la dame qui était assise à côté de moi et de mon copain et que nous ne connaissions pas, à la fin de la conférence nous a dit: « merci d'avoir parlé ». Il n'est pas en votre honneur d'avoir permis que le simple fait de s'exprimer ait été à tel point douloureux pendant votre conférence.
Avec mes sentiments sincères.
Agnese Pignataro
Madame, Monsieur,
Je vous écris pour protester au sujet d'un moment très disagréable que j'ai vécu pendant et après la conférence « La dictature du beau - Le corps en miettes : un nouveau dualisme ? » de Michela Marzano, qui a eu lieu à la Médiathèque du Bachut le 11/09. J'ai été trois fois blessée: en tant qu'étrangère, en tant qu'abonnée de la Bibliothèque municipale de Lyon et en tant qu'intellectuelle.
Je me suis rendue à la conférenze de Mme Marzano avec un ami. À l'ouverture du debat, mon copain et moi avons demandé à Mme Marzano ce qu'elle pensait de la question animale, des corps des animaux non humains, sur quelle base théorique elle justifiait la distinction qu'elle venait de proposer entre « chair » (corps-sujet) et « viande » (corps-objet). Pour évacuer cette question théorique qui était bel et bien en rapport avec son champ d'études mais sur laquelle elle avait l'air de ne pas bien savoir quoi répondre, Mme Marzano s'est mise à évoquer les actes d'intimidation contre des humains de la part de certains activistes pour les animaux et elle a même affirmé que « des humains ont été tués par les défenseurs des animaux »: cette réponse a évidemment créé un soudain climat de tension. Je doute que Mme Marzano aurait répondu de même si quelqu'un lui avait demandé son opinion au sujet de l'avortement: j'imagine qu'elle ne se serait pas mise à parler des médicins qui ont été tués par des fanatiques anti-avortement aux USA, mais de l'avortement en tant que question de bioéthique. Eh bien, Mme Marzano n'a pas voulu reconnaître que la question animale est bel et bien une question de bioéthique au même titre que l'avortement, elle a préféré laisser entendre que ce n'est qu'une matière pour les fous et les criminels.
Mes efforts pour ramener la question sur le plan théorique ont étés réprimés tant par Mme Marzano, qui ne cessait de m'interrompre, que de certaines personnes du publique. À un certain moment, quand j'ai essayé d'expliquer que la reconstruction de l'histoire de la philosophie que Marzano avait esquissé était fort incomplète, car elle n'avait pas du tout mentionné les courants philosophiques matérialistes qui offrent, justement, une perspective pour penser la corporalité commune des humains et des animaux, une dame du publique m'a interrompue en criant que c'était « hors-sujet »: eh bien, l'histoire de la pensée serait-elle hors-sujet dans une rencontre avec quelqu'un qui se dit « philosophe »?
D'ailleurs, les personnes du staff non seulement n'ont rien fait pour assurer que le débat se déroule dans la courtoisie et pour me permettre de m'exprimer, alors que je n'arrivais même pas à finir mes phrases (ce qui, dans une telle situation de tension, était encore plus difficile pour quelqu'un qui n'était pas en train de s'exprimer dans sa langue maternelle); au contraire, elles ont finalement coupé la parole à mon copain et à moi de façon autoritaire.
J'ai pourtant demandé à Mme Marzano de pouvoir discuter avec elle après la conférence et elle m'a dit oui. Ainsi, à la fin de la conférence je me suis approchée d'elle, mais le staff m'a fait éloigner sous le pretexte que la salle devait fermer. J'ai demandé alors à Mme Marzano si elle était disponible pour échanger quelques mots à la sortie et elle a dit en nouveau oui. Mais mon copain et moi avons été expulsés du bâtiment et on a renfermé la porte d'entrée devant notre nez. Ensuite, nous avons vu Mme Marzano se diriger vers une sortie secondaire, accompagnée par des personnes du staff. Nous nous sommes donc rendus devant cette sortie, puisqu'elle avait dit qu'elle était disponible à discuter avec moi. Eh bien, une personne de votre staff a eu l'effronterie de me dire, d'une façon très impolie, que je devais arrêter d'« importuner » Mme Marzano.
Cela va sans dire que c'est l'attitude de Mme Marzano, qui a voulu échapper à la contradiction (d'abord en insultant implicitement ses interlocuteurs et après en essayant de les fuir) qui a créé cette atmosphère de tension et de « persécution », alors que ni mon copain ni moi l'avons « importunée », insultée ou menacée de quoi que ce soit. Nous ne sommes pas des criminels, nous sommes des personnes normales qui étaient intéressées par le thème de la conférence et qui ont demandé une discussion. D'ailleurs, je suis abonnée à la bibliothèque, vous avez mon nom, mes coordonnées, je suis parfaitement joignable et n'ai pas d'activités clandestines ou illegales.
Madame, Monsieur, la Bibliothèque municipale de Lyon organise-t-elle vraiment des conférence-débats ou plutôt des vitrines pour permettre aux « philosophes » à la mode qui sortent un livre tous les ans de faire la promotion de leurs bouquins? Dans ce cernier cas, s'il vous plaît, n'écrivez pas sur l'invitation « entrée libre », mais plutôt « entrée libre pour les personnes qui sont d'emblée d'accord avec l'intervenant(e), entrée interdite pour celles qui pourraient être en désaccord ».
Avec mes sentiments sincères.
Agnese Pignataro